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Prédestiné

Blood Memories

De Samuel GELAS

 

& L’allégorie d’Emmett et de Lynch

 

 

Blood memories apparaît pour la première fois sous la plume de l’écrivain amérindien, de la tribu Kiowa, Navarre Scott Momaday pour faire référence aux mémoires transmises génétiquement d’une génération à l’autre. D’autres occurrences – au singulier celles-là — faisaient état de l’attachement qu’un individu a à sa propre culture, sa propre langue, voire aux arts et traditions.  Concept fondamental d’une pensée qui traverse de nombreuses communautés et cultures opprimées, l’épigénétique est au cœur de nombreux questionnement sur les héritages civilisationnels des opprimés et descendants de victimes de violences ; notamment des séquelles systémiques découlant des violences de masse infliges à des peuples réduits en esclavage ou réduits à peau de chagrin (africains, amérindiens / Native Americans, juifs, etc.). L’expérience de douleur partagée est fondatrice d’une communauté singulière qui porte, donc, les stigmates de cette géhenne : les réserves amérindiennes, les rescapés des camps nazi et le tatouage, l’étoile de David, les caribéen.ne.s afrodescendant.e.s et la blessure ontologique de l’esclavagisation, les répressions séculaires à l’encontre du corps noir. Quelque part, on peut considérer ce vécu comme le sceau qui établit l’expérience ou la personnalité d’un peuple, au-delà de l’empirisme, forgeant une communauté — soit un ensemble de personnes partageant une mémoire, une histoire, des codes, des rituels et des traits somatiques. Une épigénétique.

 

La série plastique Blood Memories de Samuel Gelas, dans la continuité de ses travaux récents, propose une approche, à la fois candide et revitalisante, du communautaire (pour éviter le mot qui blesse, communautarisme). Parcourir ses diverses collections, c’est traverser l’actualité. L’artiste, sans approche analytique, se confronte à l’histoire du moment. L’histoire en acte. Il s’empare des faits pour leur redonner un visage, les réhumaniser. Par empirisme indirect, il partage cette expérience sensible à travers les figures qu’il convoque, rassemble, réhabilite. Déjà dans sa série Négricide, il commente les effets de l’ensauvagement des déporté.e.s africain.e.s et des séquelles, en refigurant les traits de la servitude, du crime de l’esclavage et de la férocité blanche, d’abord à travers le prisme de l’histoire guadeloupéenne, et in extenso franco-caribéenne. Cette férocité blanche fait d’ailleurs écho à celle de Rosa Amelia Plumelle-Uribe qui à travers cet ouvrage éponyme fait l’article d’un pan d’une histoire mondiale, d’une ère des massacres et des génocides (La férocité blanche : des non-blancs aux non-Aryens : génocides occultés de 1492 à nos jours, 2012).

 

Les corps noirs ravagés par l’histoire contemporaine : Blood Memories catalyse un fleuve d’informations qui traversent ces deux premières décennies du 21ème siècle : les violences policières accrues et le véritable négricide à l’œuvre. Écho donc à sa précédente série, il y eut la notion de négricide, mot-valise, tel que conceptualisé par Jocelyn Valton, historien et critique d’art, comme l’ensemble des meurtres de masses […] perpétrés sur une grande échelle de temps ; allant du XVème au XIXème siècles, contre les Africains réduits en esclavage par des trafiquants pour les colons européens (Portugais, Anglais, Français, Hollandais) dans le contexte raciste de la traite négrière transatlantique ». Il nous semble cependant qu’un autre positionnement est nécessaire quant à la question d’un négricide. Factuellement, ce sont les événements et épisodes décrits par Gelas dans ses toiles qui constituent réellement un négricide. La dimension intentionnelle (par là-même systémique) apparaît davantage satisfaire à la définition d’un génocide. L’esclavagisation des Africains devaient servir l’implantation matricielle du capitalisme fondé dans le développement exponentiel de revenus. Il ne s’agissait nullement d’exterminer ou d’éradiquer le Noir. Il s’est agi d’une hyper-exploitation dont la conséquence logique est l’usure des corps jusqu’à leur expiration. Les corps noirs lynchés, instrumentalisés, exploités, expérimentés sont l’expression d’une haine assumée et d’un désir non-dissimulé de les enferrer dans la douleur. Finalement, la volonté de Lynch – de réduire en esclavage les corps noirs pour des siècles – est exaucée. Le négricide est actuel, contemporain, depuis les abolitions aux Etats-Unis avec les lois Jim Crow et par ailleurs les états de subversion des peuples afrodescendants. Assujetissements protéiformes. Cette violence dont fait état l’artiste, ce négricide, est une hydre qui a autant de têtes, de formes, que de natures : empoisonnements, notamment au chlordécone, lynchage, violences policières, répression, emprisonnements massifs, prisonniers politiques, etc.

 

Blood Memories est un Négricide II. Mais cette série traduit une expérience plus universelle de l’opprimé, et surtout de l’opprimé afrodescendant. Elle met en lumière une mémoire du sang qui traverse toutes les générations et toutes les communautés et peuples issus de l’univers plantationnaire. À travers la chronologie proposée, on constate qu’un régime ségrégationniste fait place à un autre, des Etats-Unis à l’Afrique du Sud, en passant par les Amériques et la Caraïbes. Colonies (Code Noir), Ségrégation raciale (Black Code et lois Jim Crow), Apartheid, etc. Une même racine : Les bons mots de William Lynch, dans The Making of the Slave (la Fabrication de l’esclave). En voyant les toiles de cette série en progrès, la première idée qui m’est venue est cette corrélation que j’établissais instinctivement et intimement entre deux personnages de l’histoire étatsunienne : Emmett Till et William Lynch. En 1712, Lynch établit les règles du lynching, quand en 1955 Till est l’une des premières chroniques saisissantes d’un lynchage médiatique, ou du moins médiatisé. L’adolescent est défiguré est symbole de la barbarie d’une scission et d’une résistance populaires contre les lois de déségrégation. À l’époque où Till meurt, deux lois ont déjà abrogé la ségrégation raciale dans l’armée et d’éducation. Le négricide à l’œuvre n’est-il pas cette même résistance à l’avancée d’un ‘quota’ de la population ? Les lynchages se poursuivent.

 

Blood Memories est enfin, une réhabilitation de l’idée de communautarisme, de communautés. Sur les couleurs de l’arc-en-ciel, de la diversité, mais également du sang versé, Gelas introduit, avec candeur, l’idée d’une classe d’individus unifiés dans la mort. Ils et elles portent l’insigne de la négrophobie et de la violence d’état, légitimes ou légitimés. En filigrane, derrière ces photos de classe — approche chère à l’artiste — il y a à la fois la notion de classe sociale et de classe comme lieu d’ apprentissage de la vie, ou encore du partage d’une expérience structurante. La photo de classe réunit des individus qui, traversant les mêmes empirismes, se constitueront en citoyen.ne.s porteur.se.s d’une mémoire commune. Les victimes représentées sont la mémoire désormais d’une expérience traumatique pour les communautés dont ils/elles procèdent, leur permettant de structurer la pensée sociale. Ces photos de famille nous rappellent aussi Adolphe Catan qui, en Guadeloupe, immortalisait dès la bourgeoisie de l’archipel. La mémoire iconographique appartenait à une certaine classe. Aujourd’hui, Gelas la démocratise et la politise.

 

Dr. Stéphanie Melyon-Reinette, Sociologue